
Gianni Infantino n’est plus le candidat intouchable qu’il était il y a un mois. Selon une enquête de la BBC Sport, signée Laura Scott et Daniel Austin, la quasi-totalité des 210 fédérations membres de la Fifa avaient validé sa candidature à un quatrième mandat à la mi-juillet. Deux semaines de crise plus tard, autour de son projet désormais abandonné de vendre des parts de la Coupe du monde et d’autres compétitions à des investisseurs privés, la carte des soutiens s’est fissurée. Pour la France, la Ligue 1 et l’UEFA, ce basculement n’a rien d’anecdotique.
Ce que montre vraiment la carte de la BBC
La carte publiée par la BBC Sport visualise une chose simple : le soutien à Infantino n’est plus uniforme. Là où l’adhésion était quasi totale avant l’été, apparaissent désormais des zones de retrait, de silence prudent et d’opposition assumée. Le président de la Fifa reste soutenu par une large part des fédérations, mais sa réélection en mars n’est plus une formalité administrative.
Le mécanisme électoral explique cette nervosité. À la Fifa, chaque fédération dispose d’une voix, que ce soit la France, le Brésil ou une île du Pacifique. Un président se construit donc une majorité en additionnant des dizaines de petites fédérations, pas en séduisant les cinq ou six grands championnats européens. C’est précisément ce qui a fait la force d’Infantino depuis 2016, et c’est ce qui rend tout effritement du bloc majoritaire aussi lourd de conséquences.
Le point à retenir : il ne s’agit pas encore d’une révolte, mais d’un doute. Et à la Fifa, le doute est déjà une nouveauté.
Le projet de vente de parts du Mondial, l’étincelle
L’élément déclencheur est le projet, aujourd’hui abandonné, d’ouvrir le capital de compétitions de la Fifa à des investisseurs privés, Coupe du monde comprise. L’idée a provoqué deux semaines de réactions en chaîne selon la BBC, jusqu’à obliger l’institution à faire marche arrière.
Pourquoi une telle onde de choc ? Parce que la Coupe du monde n’est pas un actif comme un autre. Elle est la source de revenus qui finance, par redistribution, le football de dizaines de fédérations qui n’ont pas d’autre modèle économique. Vendre des parts, c’est promettre de l’argent immédiat contre une part des revenus futurs. Pour beaucoup de dirigeants, cela ressemblait moins à une innovation financière qu’à une hypothèque sur leur propre budget.
À cela s’ajoute une question de méthode. Plusieurs responsables du football ont reproché le manque de consultation en amont. Dans une organisation où le pouvoir repose sur la confiance des fédérations, un dossier stratégique perçu comme imposé d’en haut coûte plus cher que le dossier lui-même.
La France, la FFF et le réflexe européen
La position française s’inscrit dans un cadre européen plus large. L’UEFA, présidée par Aleksander Ceferin, a multiplié depuis plusieurs années les désaccords publics avec la Fifa sur le calendrier international, la multiplication des compétitions et la charge imposée aux joueurs. La Fédération française de football, dirigée par Philippe Diallo, évolue dans cet écosystème et pèse au sein des instances européennes.
Concrètement, la France n’a pas intérêt à une Fifa qui décide seule de la valeur commerciale du Mondial. Les Bleus sont une machine à revenus pour la Fifa, et la FFF, comme les autres grandes fédérations européennes, défend l’idée que ceux qui produisent le spectacle doivent avoir leur mot à dire sur la manière dont il est vendu.
À neuf mois de l’élection, la vraie question française n’est donc pas seulement de savoir pour qui voter, mais quelles contreparties obtenir en échange d’un soutien.
Ligue 1 : la France connaît déjà le prix de l’investisseur privé
Le débat sur l’ouverture aux fonds privés n’a rien d’abstrait dans l’Hexagone. En 2022, la LFP a cédé une part minoritaire de sa filiale commerciale LFP Media au fonds CVC Capital Partners, en échange d’un apport d’environ 1,5 milliard d’euros. Le principe était le même que celui envisagé par la Fifa : de la liquidité immédiate contre une fraction des revenus futurs, sur une durée très longue.
Trois ans plus tard, les clubs de Ligue 1 mesurent que ce type d’opération engage durablement. Les difficultés du championnat sur ses droits télévisés et le lancement de sa propre plateforme de diffusion ont rappelé qu’un apport en capital ne remplace pas un marché solide. Voilà pourquoi, en France, le projet Infantino a été lu avec une méfiance particulière : le football français a déjà fait l’expérience grandeur nature.
La leçon est utile pour les fédérations qui hésitent : ce n’est pas le montant du chèque qui compte, c’est ce qu’on abandonne pendant vingt ans.
Vers mars : les scénarios possibles
Trois scénarios se dessinent. Le premier, toujours le plus probable à ce stade, voit Infantino réélu, mais avec un mandat affaibli et des concessions accordées aux confédérations les plus critiques. Le deuxième verrait émerger une candidature alternative crédible, ce qui suppose qu’un dirigeant accepte de prendre un risque politique majeur. Le troisième, un retrait, reste aujourd’hui de l’ordre de l’hypothèse.
Le calendrier joue aussi un rôle. L’élection intervient quelques mois avant la Coupe du monde 2026 organisée aux États-Unis, au Canada et au Mexique, le premier Mondial à 48 équipes. Ouvrir une crise de gouvernance à la veille du plus grand événement de l’histoire de la Fifa n’enchante personne, y compris parmi ses opposants.
Ce que la carte de la BBC dit finalement, c’est qu’une réélection acquise d’avance est devenue une négociation. Et dans le football, une négociation a toujours un prix.
FAQ
Quand a lieu l’élection présidentielle de la Fifa ?
L’élection est prévue en mars, lors du Congrès de la Fifa, où chaque fédération membre dispose d’une voix. Gianni Infantino brigue un quatrième mandat à la tête de l’instance.
Pourquoi le projet de vente de parts de la Coupe du monde a-t-il tant choqué ?
Parce que les revenus du Mondial financent la redistribution vers les fédérations. Céder des parts à des investisseurs privés revient à échanger de l’argent immédiat contre une fraction des revenus futurs, ce que beaucoup de dirigeants ont jugé risqué pour leur propre financement. Le projet a depuis été abandonné.
Combien de fédérations votent à la Fifa ?
Selon la BBC Sport, la Fifa compte 210 membres, et chacun dispose d’une voix, quelle que soit la taille du pays. Une majorité se construit donc en additionnant de nombreuses petites fédérations.
Quelle est la position de la France et de l’UEFA ?
La France s’inscrit dans le cadre européen porté par l’UEFA, qui conteste depuis plusieurs années les décisions de la Fifa sur le calendrier international et la multiplication des compétitions. Les grandes fédérations européennes réclament davantage de consultation sur l’exploitation commerciale du Mondial.
Le football français a-t-il déjà connu ce type d’opération ?
Oui. En 2022, la LFP a cédé une participation minoritaire de LFP Media au fonds CVC pour environ 1,5 milliard d’euros. Cette expérience explique en partie la méfiance française face à un montage comparable à l’échelle de la Fifa.